Au nom du comité de rédaction, le président Michel Guenot, m’a proposé de rédiger un commentaire sur la Fête des Vignerons de Vevey. Arrivé à la fin de l’événement, je me demande si nos lecteurs ont vraiment encore envie d’en entendre parler. Ils ont été abreuvés tout l’été des commentaires des journaux, des émissions de radio et de télévision.

L’événement était tourné vers l’universel. Il a invité la population du monde entier à venir faire la fête dans une petite ville de 20’000 habitants. Une ambition démesurée affirment les plus sceptiques, un risque de four financier ou encore une démesure qui assèche la capacité des vaudois à participer aux autres offres culturelles habituelles.

Je suis Veveysan et un peu chauvin pour ma ville et pour mon canton, dès lors reconnaissant au Conseil de la Confrérie d’avoir eu de l’ambition. En 2010 déjà, l’ancien chef de l’office culturel de la Confédération, Monsieur Jean-Frédéric Jauslin, a proposé à la Confrérie de se tourner vers un Tessinois ayant une grande maîtrise des manifestations d’ampleur mondiale. Une fois l’accord de Daniele Finzi Pasca obtenu, l’idée de figurer au patrimoine immatériel de l’humanité a vite été explorée…et acquise. Dès lors, même en associant les cantons à des journées qui leur étaient particulièrement consacrées, comme le Comptoir suisse le faisait dans ses belles années, pour mobiliser nos compatriotes alémaniques, il n’y avait plus de raison de ne viser que la Suisse. La manifestation pouvait avoir une ambition universelle.

Fête de tous les superlatifs. Un projet de plus de 100’000’000.- de francs à encaisser en moins d’un mois. 420’000 places à vendre allant de 79.-fr à 359.-fr devant couvrir 70% du budget. A lire les chiffres publiés au soir de la dernière, ce pari n’a pas été tenu. Une structure montée pour 23 représentations au coût officiel de 25’000’000.-fr qu’il va falloir très vite démonter. En 57 jours. Des mâts pour la diffusion du son qui atteignent 35 mètres de hauteur. Un poids de 940 tonnes de charpentes métalliques érigées en seulement 4 mois, soit 114 km de poutres et de colonnes. Des gradins qui culminent à 20 mètres et qui doivent résister à des pointes de vent de 180 km/heures. 5’600 figurants, dont 900 choristes. Une participation estimée à 100’000 personnes le 1er août, à 90’000 le dernier jour, à 85’000 le 3 août. Un total d’un million de visiteurs à Vevey en un mois. 375’000 billets vendus. Plus de 700 costumes différents. Une arène de 14’000 mètres carrés. Une scène principale de 1400 m2 faite d’un immense tapis de LED de 882 m2 à laquelle s’ajoutent 4 scènes de 300 m2 reliées entre elles par un chemin qui chemine parmi les spectateurs. 400 haut-parleurs. 2000 projecteurs. A reprendre tous ces chiffres, je note que rien n’a semblé assez grand aux responsables de l’événement. Ils visaient à être le centre du monde en cet été 2019.

Aucun incident majeur. Un sentiment de grande quiétude malgré cette impressionnante concentration de personnes. Tout de même, chaque jour, environ 700 personnes étaient engagées pour assurer la sécurité, le secteur sanitaire a mobilisé 450 personnes qui ont assuré 1473 interventions pour 7 blessés graves et un malheureusement décès. 71 patients transportés à l’hôpital. En toute discrétion.

Encore un mot sur la prestation aérienne du 1er août. Le passage impressionnant de l’airbus décoré « aux armes de la fête » avait bien sa place ici. Son accompagnement par la patrouille suisse était un plus tout à fait remarquable. Je peux par contre comprendre les réticences exprimées à l’endroit du vrombissant FA18. Mais s’il n’y avait eu que la patrouille et ses prestations « folkloriques » cela aurait ressemblé à de la propagande anti forces aériennes…

Daniel Willy, le maître d’œuvre bénévole de cette construction imaginée par le metteur en scène, sa femme Julie Hannelin-Finzi et Hugo Gargiulo insiste : Il a fallu tenir compte des débordements possible de la Veveyse, de la zone inondable et dégager des surfaces sous l’arène à plusieurs niveaux à cause de la densité du tissu urbain qui enserre le tout. Comparable aux arènes de Nîmes, Arles ou Vérone j’atteste de son extrême beauté. Elle dégage même un sentiment d’intimité lorsqu’on la partage avec 20’000 autres spectateurs. Magnifique, habillée de vert et de jaune-brun, elle est complétée par les terrasses de la Confrérie construites sur le lac, toutes en bois et elles aussi, d’une grande beauté. La ville est équipée de très nombreuses installations sanitaires et une équipe importante se charge de la garder d’une grande propreté.

Inventivité et générosité

Cette édition a ceci de positif qu’elle tient compte de toutes les récriminations entendues lors des fêtes précédentes. L’abbé-président dit avoir des souvenirs de 55. Il y a été étroitement associé en 77 et 99. Son père était lui-même parmi les responsables. Deux de ses ancêtres avaient déjà assumé la charge d’abbé-président. Sachant qu’il n’a pratiqué aucune profession de toute sa vie (tout en présidant diverses institutions comme l’office du tourisme Montreux-Vevey-Riviera), on pourrait croire qu’il se préparait à ce rôle depuis toujours. Dans tous les cas, il est l’homme de la situation, parfaitement à sa place, capable de m’arracher des larmes lorsqu’il présente la Confrérie ou la fête à la Confrérie des anciens députés.

Ce qui frappe encore cette année, c’est l’inventivité de tous ceux qui ont voulu y prendre part directement ou indirectement pour y faire des affaires. Des artistes de rues se produisent un peu partout et trouvent un public disponible. Les églises ont organisé une permanence où les figurants et les spectateurs peuvent venir se reposer en écoutant de la musique classique ou en bénéficiant de fauteuils vibrants. Des joueurs de cor des Alpes répondent positivement à ceux qui les croisent et demandent un morceau. Quatre ténors entament, au bord du lac, l’Hallelujah de Leonard Cohen et cent personnes se pressent pour ce moment de prière et de louanges, de façon toute naturelle. Il faut le vivre pour y croire.

Les cortèges

Les cortèges des cantons permettent aux figurants, eux aussi, d’applaudir des cortèges si ça les amuse en les accompagnant même s’ils en ont envie. J’ai vu Fribourg, Thurgovie, Zürich et Vaud ainsi que deux cortèges des figurants. C’est chaque fois un plaisir. Tous ces gens sont fiers de montrer leur beau costume, heureux de se faire applaudir par des spectateurs aussi enthousiastes qu’eux. Les enfants touchent la main de ceux qui les applaudissent. C’est tout simple et c’est la fête.

Un mot particulier pour le cortège de ces vernis de Vaudois. Le spectacle a eu lieu sous un soleil radieux entre deux orages. Après la dernière représentation où les applaudissements semblaient ne pas vouloir s’arrêter qui venaient aussi de l’extérieur de l’arène, le cortège a passé entre les gouttes. Nous avons été particulièrement fiers de compter cinq femmes dans notre gouvernement et une femme à sa présidence, Nuria Gorrite qui était déjà venue si souvent à Vevey pour recevoir les délégations cantonales. Et quelle vitalité. Des grands ballons soulignaient notre diversité cantonale : lacustres et montagnards, artisanat et technologie, autochtones et étrangers, campagnards et urbains.

Quelques groupes : le gouvernement, les milices, les pirates d’Ouchy, les écoles de cirque, les gymnastes de la fête, la fanfare de la gendarmerie, les brigands du Jorat, les paysannes, la confrérie du Guillon, la haute école de la scène, l’association de football, les sonneurs de cloches, les jeunesses campagnardes, l’Avenches-tatoo, les fanions des communes viticoles, etc. Quelle diversité.

Vérité du cœur humain

A chacune des éditions de la fête, mais particulièrement cette année, la ville de Vevey où habitent « les pâtés-froids », se rend méconnaissable. Les gens s’interpellent même s’ils ne sont pas en costume. Les contacts deviennent faciles. Les générations se mélangent. Tous, de Lavey à Lausanne, font acte d’une disponibilité sans limite, d’une incroyable générosité de leur temps, de l’abandon de leurs vacances au profit de cette grande aventure. Cette générosité est communicative et les spectateurs sont prêts à faire de même. Il faut chercher longtemps pour rencontrer quelqu’un qui fait la gueule. Je n’en ai pas vu. Tous rient même sans savoir pourquoi. C’est la fête. « Car toute Fête est illusion. Mais toute Fête est vérité du cœur humain, créé pour le bonheur et la fraternité » proclamait le roi de la fête de 1977, selon le poème d’Henri Debluë.

Un immense restaurant

Tous les mètres carré de verdure ou de bitume disponibles dans notre ville sont squattés par des infrastructures qui multiplient par dix ? Le nombre de tables à boire et à manger que compte notre ville. Quarante-deux caveaux sont répertoriés sur un plan largement diffusé, mais ils sont bien plus nombreux. Une partie du grand jardin de la famille Margot, sous des arbres centenaires, de nombreux magasins, un bureau d’architecte, des ateliers les plus divers sont transformés en restaurants. Ils ont l’avantage d’être au rez de chaussée et invitent les chalands à entrer. Autrefois les caveaux des troupes, en profondeur, retenaient les promeneurs pourtant assoiffés. Quelques habitants ne supportent pas. Ils s’en sont allés en montagne ou à l’étranger. Ils tiennent à leur tranquillité.

Un plus cette année. Tous les habitants de la ville ont reçu des invitations à voir une ou plusieurs répétitions en compensation des dérangements. Les nombreux membres de la confrérie qui ne participent pas, ont également pu voir une répétition générale. Les transports publics sont partiellement gratuits. Les rues du centre sont sans voitures. Bravo.

La mise en valeur de l’apport féminin en cette fête 2019 doit être, une fois de plus, souligné.

Les femmes sont membres à part entière de la confrérie depuis 2007. Une troupe des cent pour cent composée de 100 hommes et 100 femmes complète la troupe des cent-suisses. Une première femme est couronnée. Une femme-athlète magnifique remplace le messager boiteux. C’est une secrétaire générale qui joue un rôle éminent dans le fonctionnement de la Confrérie, puisque seule permanente, à un poste prestigieux. De plus, il semble que tous ceux qui se sont inscrits ont été pris, même les handicapés. Les âges et les genres sont mélangés. Les nombreux étourneaux qui dirigent et aident les spectateurs dans les gradins sont d’une amabilité exemplaire.

Les confrères avaient tout fait pour éviter, en 1977, que Charles Apothéloz fasse la mise en scène. Il était objecteur de conscience. Un mauvais Suisse, quoi. Un renégat. Ils ont tout de même dû faire appel à lui à la dernière minute. Or cette année, c’est un vrai plaisir de penser que Daniele Finzi Pasca est aussi objecteur et qu’il a le rôle majeur dans cette édition au point qu’il a essayé d’en faire disparaître les cent-suisses. Ne faut pas exagérer quand-même.

Grandiose et magique

Deux mots du spectacle. Il est exceptionnel. Vraiment grandiose. Le mot à la mode, magique. Tout ce que la technique et l’expérience des grands show peut produire de spectaculaire est au programme. Des jets de lumière dansent dans le ciel. Des milliers de figurants entrent et sortent de tous les côtés, des tuyaux crachent du feu, d’autres crachent de la fumée, le grand écran de télévision de 882 m2 émet beaucoup d’images le soir. Sur cet « écran » évoluent des petits chevaux humains, des cartes de jass, des parchets de vignes amovibles, des pressoirs et des cuves métalliques très modernes, des athlètes capables de centaines de sauts périlleux à un rythme endiablé, des carrosses tirés par quatre chevaux en pantoufles, un important troupeau de vaches, un chalet sur roulettes qui fait penser à un chalet d’alpage ou à une capite de vignes. Les grands escaliers sont escamotables. Des troupes entrent en scène par un passage qui se creuse dans le tapis de LED. Des chèvres amusent aussi les spectateurs. Une libellule humaine survole la grande scène tout au long du spectacle. Elle ajoute une note de légèreté et d’élégance à l’ensemble.

Les chœurs sont sur quatre escaliers ainsi que les musiciens. Ils sont mobiles et chantent des musiques agréables qui risquent fort de durer. Les groupes se promènent dans les arènes, parmi le public. On reconnait ainsi des amis qui seraient trop loin pour cela au centre de la grande scène. On peut les interpeler, vivre le spectacle avec eux. Les cors des Alpes ainsi que les armaillis qui se répondent d’un côté à l’autre des arènes sont émouvants. Le soir, c’est à ce moment que les nombreuses petites lumières s’allument dans le public. Le rappel, par l’abbé-président, à chaque spectacle, de la justification de cette fête, lorsqu’il appelle à lui les vignerons couronnés, est également un moment d’émotion.

En cette année 2019, je n’ai été que spectateur. J’étais très engagé en 1999 et en 1977. Comme pour la présidence de notre chère AVIVO cantonale, j’ai renoncé à assumer. A 81 ans, il faut savoir dire : place aux jeunes. Mais j’avoue que, quand j’entends les chants et la musique du haut de mon balcon, je ne suis pas sûr d’avoir fait le bon choix, soit le rôle du grand vieillard…

Mais, mais, mais,

Après tant d’éloges exprimées à l’endroit de cette édition 2019, il convient tout de même de faire quelques remarques moins élogieuses et se souvenir que cette fête est l’affaire de notables riches qui se cooptent de génération en génération et « qui font tout ça » pour encourager ceux qui travaillent leurs propriétés. Merci mon brave. Il faut se souvenir que ces couronnes servent à augmenter le prestige des vins des propriétaires. Il n’est pas question non plus de distribuer des couronnes à des vignerons-tâcherons qui travaillent pour des collectivités publiques. Elles ne sont distribuées qu’aux tâcherons des propriétaires faisant partie des amis cooptés. Exceptionnellement, cette année, madame Corine Buttet est parmi les couronnés parce que, à côté des vignes des Allours de la ville de Vevey, elle a pris en culture quelques vignes de Obrist SA. Cette maison pourra ainsi utiliser cette couronne pour ses campagnes de promotion.

Les Conseillers d’Etat qui accompagnent leurs diverses délégations cantonales mangent avec leurs gens explique le directeur exécutif, M. Hohl. Il n’y a pas de privilèges insiste-t-il. Mais ça, c’est pour les politiques. Lorsque vous voulez aller au premier étage des terrasses de la confrérie, on vous retient. Avez-vous un badge. Non. Désolé, ici c’est réservé aux VIP. Idem pour la salle Del Castillo. Idem pour la cour du château de l’Aile. Ces lieux sont réservés aux invités des grandes sociétés, en général anonymes, qui reçoivent leurs clients, parfois leur personnel.

Le spectacle se suffit à lui-même. Il engendrerait plus d’émotion si l’on pouvait suivre le livret, par ailleurs bon et si l’on accédait plus facilement à la compréhension des divers tableaux. Ayant vu le spectacle cinq fois et ayant lu le livret…j’ai pu suivre et comprendre, mais ce n’est pas le cas de tous. Le lyoba peut être chanté par plusieurs ténors, oui, mais pas à deux voix quand ce n’est pas le chœur qui l’interprète. Cela m’a économisé un mouchoir. Pour les spectacles du soir, le tapis de lumière est si brillant que les figurants ne sont que des points noirs qui s’y agitent.

Une célébration ou un show ?

Enfin un reproche important. Jusqu’en 1977, les confrères faisaient appel à un poète. Et c’est autour d’un poème disant la reconnaissance de tous que s’écrivait la musique, que se créait les costumes, que s’inventait la mise en scène. Quoiqu’ayant fait appel à deux génies de la mise en scène, je reproche aux responsables des deux dernières fêtes d’avoir prioritairement fait appel à des gens aptes à faire « de l’esbroufe » avant d’avoir voulu dire quelque chose. Sachant qu’il faut tenir un budget, je vais être trop sévère, mais je pense tout de même que c’est une trahison. L’affirmation « des trois docteurs », en fin de spectacle, qui disent merci aux dieux de s’être laissé écarter est amusante. Pourtant, pour cette fête qui est un acte de reconnaissance, il aurait fallu s’exprimer autrement.

Voilà pour les bons et les mauvais points. C’est facile d’applaudir ou de critiquer quand on reste sur son balcon, lorsque l’on ne s’engage pas. Ça donne du temps de rédiger un commentaire. Ce que je sais, c’est que personne ne s’est plein de cette belle fête parmi les spectateurs venu de loin. Pour les Veveysans, il y a eu un certain nombre de perturbations. Difficile de passer d’une petite ville de province au statut de centre du monde pendant un mois. Plus d’un millier de journalistes accrédités, de tous les continents, se sont retrouvés chez nous. L’autre pari : faire confiance à la météo. Quelques cantons en ont fait les frais. Certains n’ont pas pu revenir pour le spectacle de remplacement. La journée du district de Vevey, intitulée un jour au paradis, et celle du canton de Vaud ont été gratifiées d’un ciel splendide.

La question qui fâche, posée par le journal « Culture en Jeu » de mars 2019. Dans un monde fini, pourra-t-on continuer à faire toujours plus grand ? De toute manière, la fête doit rester veveysane et il ne sera pas possible de grandir plus sur le lac ni de détruire les maisons qui bordent la place du marché. Cette année, il en est plusieurs qui se sont fissurées.

Les larmes du dernier jour.

On ne le répète jamais assez. La vie a un sens. Elle n’est heureuse et réussie que lorsque l’on fait preuve d’altruisme, de générosité, d’empathie. Cette règle est valable pour tout ce qui vit sur cette terre. Or la fête des vignerons permet non seulement aux notables qui la dirigent, mais aussi à tout un peuple, de faire preuve de ses trois qualités pendant environ une année. Pendant de longs mois, chacun oublie son égoïsme, la recherche du profit, le repli sur soi. Tous partagent cette « nouvelle vie » avec enthousiasme et quand il faut retourner à la vie normale, quand il faut dire au revoir aux nouveaux amis, les figurants, même les hommes les plus solides, pleurent à chaudes larmes. J’y ai passé deux fois. Les journalistes en ont témoigné dans les journaux du 12 août. Créer une sorte de paradis des cœurs dans cette région tous les 20 ans, voilà encore une raison de dire merci à cette confrérie.

Pierre Aguet

Vevey, le 12 août 2019